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expert invité

Interview de Mathieu Zagrodzki, Politoloque et Consultant police et sécurité publique

20/09/2017
  1. Dans l’une de vos dernières publications, vous évoquez la mise en place d’une instance de réflexion sur la sécurité publique et les relations police population. Comment envisagez-vous la mise en place d’une telle instance ? Qui en serait à l’origine ? Pour pallier quels manques ? Pour quels résultats ?

Je pense qu’il y a deux niveaux d’action et de temporalité à envisager. D’une façon générale, je pense qu’il y a un manque évident en France en termes de recueil des attentes de la population et de ce fait de réponse à ces dernières. Dominique Monjardet parlait déjà il y a une vingtaine d’années d’une police française axée sur la grande criminalité et la protection des institutions. La culture du résultat a par ailleurs introduit un autre travers, à savoir la focalisation sur des affaires qui « rapportent » sur le plan des statistiques, sans pour autant qu’elles améliorent de quelque façon que ce soit le quotidien des habitants. Là encore, on en revient à quelque chose qui est très présent dans la littérature spécialisée nord-américaine, puisqu’Herman Goldstein dénonçait cet état de fait dès les années 1970. Pour revenir à mon propos sur les deux niveaux d’action et de temporalité, je pense qu’il faut distinguer la phase de lancement de celle de mise en œuvre au quotidien. Certaines organisations professionnelles et candidats à la présidentielle ont lancé l’idée d’un « Grenelle de la sécurité ». Je pense que c’est une bonne idée, à condition que ce ne soit pas une des grandes messes symboliques dont aucune mesure concrète ne ressort. Néanmoins, les réformes sont souvent conçues en catimini, dans le secret de négociations entre syndicats et cabinets ministériels. Bien entendu, il est normal que ce soient ces acteurs qui conçoivent les politiques publiques, mais je reste persuadé que sur un domaine comme celui-ci, qui n’est pas purement technique (on ne parle pas des grilles indiciaires, des horaires ou des équipements) et touchant d’aussi près la vie des citoyens, il faut en quelque sorte « oxygéner » la réflexion, en y incluant le monde associatif, les chercheurs, les résidents, les bailleurs, les transporteurs, l’école, en plus des professionnels (nationaux, locaux, publics, privés) du secteur. Cela permettrait de mettre cette question de la sécurité du quotidien et des relations police-population sur le devant de la scène et d’identifier des mesures et des attentes qui n’avaient peut-être pas été prises en compte jusque-là. Une fois ce mouvement initié, il faut le décliner localement : cette impulsion initiale aurait peu de sens si elle ne s’inscrivait pas dans la durée et ne s’adaptait pas aux besoins locaux. Les Américains et les Britanniques ont créé des instances de coopération police-population, où des représentants de ces dernières se rencontrent sur un rythme mensuel pour faire le point sur les problèmes locaux de sécurité. Vous me rétorquerez qu’il y a déjà les CLSPD et que les maires organisent des réunions de quartier. Mais dans le premier cas, on parle d’une instance regroupant uniquement des institutions officielles et non des habitants, dans le second, certains commissaires de police n’y vont pas ou font le service minimum car ils estiment qu’ils n’ont de comptes à rendre qu’au DDSP et au Préfet et craignent d’être instrumentalisés politiquement. Il faut sortir de cet état d’esprit très stato-centré et faire entrer le citoyen dans la réflexion.

  1. En tant qu’expert de la police, selon vous quelles sont les grandes réformes à engager pour assurer dialogue et sécurité de manière pérenne sur notre territoire ? (problématiques du recrutement, du management, des pouvoirs confiés, de la valorisation de cette profession)

Les derniers mois ont révélé au grand public deux facettes de la police et par la même occasion la relation ambivalente que l’on entretient avec elle. D’un côté, les attaques terroristes visant directement des policiers et le mouvement de protestation des forces de l’ordre à l’automne, suite au drame de Viry-Châtillon, ont généré une vague de sympathie à leur égard, avec une focalisation sur leurs conditions de travail, leur rôle de protecteurs des personnes, des biens et de la République, ainsi que le manque de considération dont ils souffrent. De l’autre, l’affaire Théo et le maintien de l’ordre autour de la loi travail ont montré la police sous un autre jour, comme une institution injuste, brutale et discriminatoire, qui devrait être davantage contrôlée et sanctionnée. Comme je le dis toujours, ce sont deux facettes de la même histoire et elles comportent toutes les deux leur part de vérité. Pour répondre à ces enjeux, on ne peut pas juste se contenter d’augmenter les effectifs. Vous soulevez une question intéressante, qui est celle de la valorisation du travail des policiers, il faut plus généralement s’interroger sur ce que doit être le rôle du policier et quelque part lui redonner du sens. Comment y arriver ? On peut imaginer plusieurs pistes : réduire les charges administratives en embauchant du personnel non policier, recréer de la patrouille pédestre autant que faire se peut pour être au contact des gens, sortir de cette doctrine du tout-réactif qui consiste à démultiplier les unités dites “offensives” sur la voie publique, imaginer d’autres indicateurs de performance qui prendraient en compte la qualité du travail policier. Sur ce dernier point, les Britanniques ont adopté un principe très intéressant : la prise en compte de la satisfaction de la population dans les critères d’évaluation de la police.

  1. Face à une police municipale aux effectifs étoffés mais aux pouvoirs d’interpellation limités, que penser de la mise en place d’une police de proximité ?

La question est vaste. Le terme est très connoté et souvent associé à une forme de laxisme, comme le montrent les récents propos d’Eric Ciotti sur le sujet. Il faut regarder les choses de façon dépassionnée et un minimum objectives. L’idée de la police de proximité est de faire travailler la police sur des périmètres plus petits, de préférence à pied car cela facilite le contact avec les gens et de traiter des questions trop souvent négligées par la police, en l’occurrence tout ce qui touche à la petite délinquance et aux incivilités. En soi, ce sont des objectifs parfaitement louables, pour ne pas dire souhaitables. Le problème de la police de proximité telle qu’elle a été menée à l’époque de le gauche plurielle, c’est qu’elle a été généralisée trop rapidement. On est passé d’une phase expérimentale dans quelques zones pilotes à une généralisation à tout le territoire français en l’espace de deux ans. C’était beaucoup trop rapide et précipité. Je pense qu’il faut encore une fois quelque chose qui s’adapte au contexte local et fasse l’objet d’une mise en œuvre souple, contrairement à la « doctrine » de la police de proximité de l’époque : on n’a pas besoin de police de proximité partout et selon les mêmes modalités. Et surtout, il ne faut pas en attendre des miracles et penser qu’elle va tout solutionner du jour au lendemain. En observant les résultats à l’international, on constate que la police de proximité ne fait pas baisser la délinquance. En revanche elle a des effets significatifs sur l’image de la police et sur le sentiment d’insécurité. Ce qui n’est pas négligeable car améliorer l’image de la police enclenche un cercle vertueux : plus les gens trouvent la police légitime plus ils vont être susceptibles de collaborer avec elle et d’apporter un soutien plus ou moins actif aux forces de l’ordre. C’est donc un outil qui peut permettre de réenclencher une dynamique positive en termes de relations police-population. Attendons de voir ce que le gouvernement va proposer en la matière Pour le moment, le contenu de la « police du quotidien » est assez vague et les modalités de mise en œuvre non précisées.

  1. Les trafics auxquels je dédie mon blog représentent un phénomène d’une importance grandissante sur notre territoire. On relève des interventions sporadiques des forces de police, comment, selon vous, améliorer l’appréhension de ce fléau ?

Je n’ai jamais travaillé directement sur ces questions et n’ai certainement pas la recette magique pour juguler le phénomène. J’observe néanmoins deux choses. Tout d’abord, la situation ne va pas en s’améliorant, puisqu’un certain nombre de marchés illégaux parisiens que j’ai pu observer lors de mes premiers travaux empiriques il y a une décennie n’ont pas disparu et ont même prospéré. Ensuite, ces commerces illicites ont un impact significatif sur la qualité de vie dans les quartiers concernés. Cette question est souvent abordée sous l’angle économique, à travers le nombre d’emplois que coûtent la contrefaçon, la contrebande et le marché noir et les pertes fiscales qu’ils représentent pour l’Etat français. Mais j’ai pu constater les répercussions significatives que cela pouvait avoir pour les riverains en termes de bruit, de propreté, de circulation, parfois de sécurité physique et psychologique, certains revendeurs pouvant se montrer menaçants. J’ai pu assister à des réunions de quartier avec des habitants absolument excédés et désespérés, du fait d’un phénomène qui rencontre au final peu d’écho dans l’opinion publique. Bien que deux Préfets de police de Paris (MM. Gaudin et Boucault) en aient fait une priorité, cette question est noyée au milieu des dizaines d’autres enjeux que doivent traiter les forces de sécurité au quotidien, en particulier depuis le début de l’année 2015.

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